Limandes

Parler de la mort c'est comme écrire, c'est l'apanage de quelques uns. Ceux qui savent, ou qui l'approchent d'assez près, et qu'on épaule, après. Alors quand la douleur vient, on serait plutôt une sorte de présence, de tentative silencieuse de chaleur contre tout ce froid. Mais si y a pas de présence, alors quoi ? Alors on en revient aux mots, en fin de compte, roses maladroites déposées sur le coin du lit pendant que ton pote fait la sieste. On se rend pas compte, nous, parce qu'ici les choses mettent plus de temps. Tout ! Si t'étais là tu dirais que le temps c'est pas le même, que le temps est étiré, que le temps s'est tiré. Tout en couleur de cochenille écrasée, en bruissement de marché, en odeur d'épines de pins. On sait pas ce que c'est comme toi, mais quelque part dans le monde on est aussi là, accoudés près de la fenêtre, et on t'envoie toute cette vie.

Chose étrange, ici, les bas de portes sont loin du sol, ce qui rend bien plus aisées les pérégrinations mentales à la vision des ombres découpant les larges rectangles que cela crée. Derrière la porte que j'ai en face de moi, il y a ta chambre, celle où tu te trouves allongé, celle où tu fais tourner tes idées du moment, sûrement pas très gaies je suppose. C'est étrange de se sentir capable de dire ça, ce genre de paroles que je ne pourrais pas avouer à d'autres même plus proches, le genre de pensées qu'il faudrait travestir, envelopper ou bien taire. Mais là non, le sentiment de la franchise, celui de mon coeur qui saigne un peu depuis qu'il sait où tu es. Comme le sentiment de savoir que tu ne pourras pas t'en offusquer.

Derrière la porte, celle qui nous sépare stupidement, celle qu'il suffit d'ouvrir en appuyant sur la poignée, parce que oui tu es venu en vacances avec nous, pas tout à fait à la plage m'enfin pas si loin. Parce que t'es là à regarder ces types bouffer leur maïs et pas boire une foutue goutte de rouge, à te dire que ces vacances elles sont pas faites pour toi, que c'est trop loin de la chaleur de lelal'outre qui t'attend sagement à la maison. Et qui c'est qui est trop loin là maintenant ? Qui sait qu'il est trop loin ? Qui c'est qu'est trop loin ? Trop loin après l'océan, trop loin ou qui a pas le bras assez long pour ouvrir cette putain de porte. Trop loin avec les sentiments, trop loin loin pour être plus proche, trop loin quoi. Bon. Mais dans la lumière sous la porte il y a aussi des étoiles, de celles qui vibrent avec la mémoire, qui soutiennent et ravivent. Oui je sais, c'est pas du Tarkos, m'enfin voilà y'a des étoiles et elles me réchauffent un peu, c'est déjà ça, parce qu'au Chiapas il fait pas si chaud en fait et que même si c'était tropical ça jette quand même un froid de te savoir là. Des étoiles de souvenirs, des étoiles du vivant, des étoiles de forêt, de vignes, de montagnes et de noble val, des étoiles à demi-éteintes, des étoiles à demi-pleines, en demi-lune, en prune et en berne, des étoiles alcalines et des étoiles outrées, des étoiles bricoles, des étoiles saxophones, rouges, collantes, rock n' roll et vidéocassettes mais rubalises, c'est important. Dedans et hors cadre, hors contexte, explications, logique, pensée, bonne éducation mais pas sans pertinence. Jamais. Jamais sans. Jamais sans la pertinence, quitte à lui donner un sens plus tard. Des étoiles de cow-boys, les ripoux bien sûr, ceux qui préfèrent la vie à la bonne conduite, des hommes vaches tel minotaure ou bouseux du far west. Penses-tu la légende la gueule qu'elle a. Y'en a un, qu'on appelait Luc, qui disait "hold on !" La suerte, c'est relatif, on le sait, mais l'adage, il vaut le coup. Alors oui, tiens-le, au mieux, au feeling et à l'amour.

Il reste des histoires à raconter, des tambours à faire sonner et des grandes patates à mettre dans la gueule de tout ce petit monde ouvert grand, pour faire briller des mirettes, y foutre des grains de sel. Il reste des images à se remplir la tête, des canettes de babyfoot à toucher, des rêves à crier fort à la barbe du crocheteur de feu, des paperoles à origamiser, des grands A, des petits a, des grands O, des petits o, de l'encre à faire tourner dans le verre des petits riens et des grands chambardements. Des ours alterophiles à bicyclette porteurs de revues, des étendards de mots, des projections de sons ébouriffants, des constellations de danses endiablées, des orangers gorgés de rires, des tapis du papier de l'Arménie brûlante, des portraits de Némésis en corset et de face, des horizons remplis de tympans attentifs pour des broderies poétiques à enfoncer la plus lourde portes de l'imaginaire. Et de celle-ci que je ne peux ouvrir, limité par la réalité, les pensées, elles, n'ont pas à se faire limandes pour te parvenir.

Suzanne Cardinal & Yannick

:: Publié le 29-01-2018